À ma mère

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Ceci est mon sang et je vous en fais cadeau. Ceci est mon sang et tout le monde s'en fout. Ceci est mon sang et putain qu'est-ce que je m'en fous. 

Ne pleure pas Maman, je n'étais pas heureux. Je m'en voudrais tellement. J'aurais dû, j'aurais pu... Te parler, te faire signe. Mais la douleur était trop grande, le gouffre trop immense. Et je craignais de t'y entraîner à ma suite. 

Tu as ta vie maintenant. Ne l'oublie pas, je t'en prie. Ni cet homme qui te donne le sourire, toi qui a tant pleuré. Je l'aimais un peu, pour le bonheur qu'il t'offrait à sa place. Lui qui me débecte chaque jour un peu plus...

Maman, je sens la vie me quitter et je ne sais quoi écrire. J'aimerais trouver les mots qui t'apaiseront mais rien ne vient. Mais que dire quand le destin déjà m'a laissé au bord du chemin ?

Je pourrais t'avouer ne m'être jamais remis du mal qu'il nous a fait. Ne pouvoir oublier les mains levées et trop lourdes à porter. Les cris qui me transperçaient l'âme et t'arrachaient tant de larmes. La peur que j'ai ressentie le jour où tu ne parvenais plus à te lever. Mais ce ne serait pas vrai. Parce que même sans vengeance pareille à la souffrance endurée, j'ai grandi. Pas pardonné, non ça jamais. Mais de nous savoir hors de sa portée m'a donné la force de croire en des jours meilleurs.

Je pourrais te parler de cette fille qui brisa mon coeur aussi vite qu'elle l'enflamma. Dieu sait que je l'aimais, avec ses grands yeux et son rire enfantin. Et nous avons été heureux, je ne le nie pas. Mais je ne lui convenais pas. C'est du moins ce qu'elle m'a dit il y a de ça quelques mois. Elle en aime un autre aujourd'hui. Et je l'aime encore plus fort qu'au premier jour. Mais la vie nous a séparés et je ne peux lui en vouloir. Je garde en moi le formidable souvenir de son sourire, et cela me fait sourire. 

Au boulot non plus, ça n'allait pas fort. Enfin, ça ne va toujours pas. Mais ça, tu le sais. Je ne t'apprends rien. Ni sur mon envie de liberté, ni sur mon refus de toute autorité. Je ne suis pas heureux dans mon travail. Mais il paraît que je ne suis pas le seul. Le fléau de notre époque qu'ils l'appellent... Les temps vont mal, et y a apparemment pas qu'eux ! Alors on tire la gueule, ce qui nous empêche de l'ouvrir trop grande. En retrait que je suis. Et pas motivé. C'est le psy qui l'a dit. Et le patron qui m'a viré. Mais c'est mieux ainsi Maman. Je veux pas finir sous les pieds du patron...

Voilà, je pense avoir fait le tour de ma misérable vie. Et aucune excuse ne me semble assez valable pour justifier mon geste. Parce que ni Lui, ni Elle, ni Eux ne pourraient avoir raison de Moi. Et Tu as toujours été là. Mais aujourd'hui Vous devrez être heureux en souvenir de Nous... Parce que je me sens trop lourd, trop usé. Tiraillé en tous sens, je ne sais comment j'ai fait pour rester entier. Mais cela ne peut plus durer.

Excuse-moi Maman, tu ne verras jamais ton fils marié, fêtant sa dernière promotion en trinquant avec un père qui n'en a jamais porté que le nom. Je rêvais de tellement de choses. Pays à visiter, projets à bâtir. Avec une femme ou sans. Et un père à jamais absent. Parce que je ne pouvais m'imaginer autrement. Mais je n'ai jamais mis le nez hors de mon quartier. J'aime une femme qui m'a quitté. Et je nie un père qui n'a jamais été aussi pesant. 

Je ne suis pas heureux Maman, et ne m'en veux pas de ne pas savoir comment. Paradis artificiels, mondes virtuels, tout cela ne remplacera jamais mes rêves perdus ici-bas. Alors je pars, pour tout recommencer là-bas. Ne m'en veux pas, sois heureuse. Un jour, on s'y retrouvera.