Mois D'Hiver

7 novembre 1997

Novembre, l'automne... Depuis quelques temps déjà, je les sentais venir mais je n'osais y croire. Les jours sombres, froids, déchirants, sont de retour, après un été qui ne fut que trop chaud. Finies les journées ensoleillées, la douceur de l'herbe bien verte, la beauté d'un coucher de soleil, la folie du vent dans les feuilles, la magie du chant mélodieux des oiseaux.

Bienvenu à toi cher Novembre ! Car il faut envers toi aussi rester courtois. On fête le printemps dans l'euphorie des amours retrouvés. On reçoit l'été à bras ouverts. On accepte l'hiver pour sa blanche neige, ses beaux sapins et ses cadeaux par milliers. Mais on te réserve à l'habitude un bien piètre accueil. Certes, tu parviens parfois à nous ensorceler par la beauté de ton été indien mais qui devons nous remercier pour ces derniers instants de gaieté ? L'été, pour se retirer en douceur, pour nous faire profiter encore un peu de ses rayons bienfaiteurs ? Ou toi, l'automne, pour accepter ce curieux mariage avec l'été et garder en toi le froid qui nous menace déjà ? 

Si peu aimé en apparence et pourtant c'est toi que j'ai choisi. Toi parce que, justement, tu es le moins aimé. Toi parce que tu es le seul à jouer avec les harmonies de noir et de blanc, parce que tu es le plus mystérieux, le plus contrasté. Toi enfin car ces pluies si fines et si précieuses n'appartiennent qu'à toi, ne viennent qu'en ces froids que tu rends si pénétrants, ne sont aussi belles que sur fond de ciel gris-bleu, indécis, heureux et triste à la fois. Si triste que les larmes ne peuvent que couler. Si heureux qu'un sourire choisit de les accompagner. Mariage apparemment contre nature. Contradictoire. Qu'est-ce qui ne l'est pas de nos jours ? 

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Nous nous battons contre l'injustice dans le monde mais des gens s'entre-tuent sous nos yeux sans que nous ne fassions rien pour les en empêcher. Nous organisons des fonds pour tous ces enfants qui crèvent de faim mais que sommes-nous face aux super puissances qui financent toujours ces usines de la mort ? Et les enfants ne crèvent pas de faim mais dans de magnifiques explosions. Crever de faim la gueule ouverte ou sous les bombes... La gueule reste toujours ouverte, la douleur ne prend qu'un seul visage. 

Alors non, vraiment pas, ce n'est pas la douleur qui me ronge. Ce n'est pas un cri destructeur que je sens monter en moi. Je n'aurai pas la chance de m'éteindre en un mot, une larme, un sourire (car il ne faut pas oublier que le bonheur existe aussi, quelques fois). Non, ce n'est pas une destruction totale. C'est une mort lente et terriblement douce. Douce comme ces tissus sur lesquels je m'endormais, enfant. Douce comme les mains d'une femme aimante. Le regard des autres, tout simplement. Douce, heureuse et triste à la fois.

Aujourd'hui est un grand jour et nous sommes en novembre. Ce n'est pas parce que nous sommes en novembre que c'est un grand jour. Si c'était le cas, tous les jours de novembre seraient des grands jours. Malgré tout, aujourd'hui est un jour encore plus extraordinaire que les autres. J'ai enfin trouvé l'inspiration ! Complice de mes plus folles soirées, instigatrice de mes idées les plus saugrenues, son départ me mettait au désespoir. Il ne se passait pas une minute sans que je ne cherche sa présence. En vain... Mon esprit, plus mort qu'un désert (bien qu'un désert soit beaucoup plus vivant qu'on ne se l'imagine... mais si je me lance maintenant dans pareilles considérations, je ne finirai pas d'expliquer pourquoi ce 7 novembre est à graver dans les mémoires, du moins dans la mienne...), mon esprit donc se mourrait doucement.

Puis, sans savoir pourquoi, je l'ai sentie bouger. Ses douces caresses m'ont assuré de son retour à mes côtés. Pour combien de temps exactement, je ne saurais le dire. Il faut donc me presser, faire vite, toujours plus vite. Accueillir le flot merveilleux des idées et ne pas en perdre une seule goutte. Non, ne pas en perdre une seule car c'est peut-être dans une minuscule petite goutte que se cachera l'idée suprême, rêve de tout écrivain, de tout artiste. J'ai trop longtemps attendu, je l'ai trop longtemps désirée pour la laisser filer. Pas beaucoup de temps, rester vigilant. On ne l'est jamais assez. 

Comme il faut un début à tout, j'ai pris ma première grande décision. Je vais écrire une pièce de théâtre. J'ai même trouvé le titre ! Ma pièce s'intitulera "Moi de Novembre". Moi sans "s", c'est important. Je ne veux pas intituler ma pièce "Mois de Novembre". On y verrait l'annonce de l'hiver, du froid, des pluies incessantes... Certes, il a suffi d'un jour passé devant ma fenêtre, un jour de novembre justement, pour trouver l'idée géniale. Et c'est précisément pour le froid, les pluies et la neige parfois que j'apprécie particulièrement le mois de novembre. Mais tout le monde n'est sans doute pas de cet avis. En fait, la plupart des gens habitant cette partie de l'Europe n'ont durant cette période qu'une seule envie : partir le plus loin possible. N'importe où où le soleil sera. Je serais assez mal barré avec une pièce évoquant exactement le contraire ! Et puis, je veux créer une pièce unique en son genre. Une pièce où il n'y aura aucun rôle principal. Ou que des rôles principaux, tout dépend du point de vue. Pas un seul moi surpassant les autres. Des mois égaux entre eux, avec les mêmes pluies, les mêmes soleils. Des mois superbes d'humanité, tellement simples, tellement complexes. Heureux et tristes à la fois.

En y réfléchissant bien, je devrais peut-être mettre un "s". Tant pis si cela prête à confusion. Ceux qui viendront voir la pièce comprendront. Et quelle surprise ils auront ! Se rendre au théâtre pour la première d'un parfait inconnu, avec pour seul indice le mois de novembre. Quelle surprise en effet quand ils comprendront que le mois de novembre n'y est pour rien. Peut-être présent dans le décor, et encore... "Mois de Novembre", ça sonne plutôt bien. Décidément, quelle journée...